Abidjan sonne l’alerte : restaurer les forêts, une urgence nationale
A Abidjan, le 10 décembre 2025, dans un hôtel de la place au plateau, institutions publiques, cabinets de conseil, coopérations internationales et investisseurs potentiels étaient réunis autour d’Enabel, l’agence belge de développement. Au programme : présenter les résultats d’une étude inédite visant à identifier des opportunités d’investissement dans des projets de carbone forestier en Côte d’Ivoire. Un sujet technique, certes, mais crucial pour le premier producteur mondial de cacao.
Et pour cause : en 1960, le pays comptait 16 millions d’hectares de forêts. Il en reste aujourd’hui moins de 3 millions. Entre 1990 et 2015, le pays a même enregistré le taux de déforestation le plus élevé au monde. Avec 38 % de la déforestation imputée au cacao et 55 % des producteurs vivant sous le seuil de pauvreté en 2019, l’enjeu est autant écologique que social.
Face à cette situation, le gouvernement a multiplié les réformes : nouvelle politique forestière, code forestier, SPREF, concessions privées… mais les défis financiers restent immenses.
La finance carbone, un levier indispensable pour reboiser le pays
Restaurer le couvert forestier suppose de reboiser 300 000 hectares par an. Un effort colossal pour un État aux moyens limités. « La volonté politique est là, mais les budgets ne suivent pas », résume Eva Lafont (AETS Afrique).
D’où l’idée d’attirer des investisseurs privés à travers le marché volontaire du carbone : financer la reforestation ou l’agroforesterie et vendre les crédits carbone générés. Un marché dynamique, mais dont l’Afrique ne capte que 9 % des crédits issus de projets forestiers.
Identifier les “bons terrains” : la méthode de l’entonnoir
Pour rassurer des investisseurs engagés sur 30 ans, l’étude s’est concentrée sur le domaine privé de l’État (forêts classées, aires protégées), jugé plus sécurisé que le foncier rural coutumier.
Après avoir croisé données cartographiques, socio-économiques et réglementaires, les experts ont élaboré un « atlas des opportunités », identifiant 45 forêts classées et 4 aires protégées au fort potentiel.
Trois d’entre elles ont été approfondies et formalisées en Project Idea Notes (PIN), documents préliminaires destinés à mobiliser des financements.
Trois projets pilotes pour illustrer le potentiel carbone du pays
- Dassioko : une forêt côtière, un trésor de biodiversité
Concessionnaire : Cargill
Potentiel éligible : 4 000 ha
Séquestration estimée : 1,2 million t CO₂ sur 30 ans
Coût carbone : 11 millions €
Agroforesterie, protection des éléphants et tortues marines, intégration des producteurs : un modèle mixte à forte valeur écologique.
- Hana – Bracodi – Mont Béro : reconnecter les écosystèmes
Concessionnaires : Improbois & OIPR
Reboisement : 14 000 ha
Séquestration : 1,8 million t CO₂
Investissement carbone : 19 millions €
Objectif : créer une connectivité écologique entre forêts classées et aire protégée.
- Les sept forêts du Nord-Ouest : le projet XXL
Superficie totale : 94 000 ha
Éligibles : 35 000 ha
Séquestration : 3,6 millions t CO₂
Investissement carbone : 37 millions €
Un modèle d’envergure, sans concessionnaire actuel, illustrant le potentiel massif de la région.
Pour chacun, les simulations financières misent sur un prix de 15 €/t de CO₂. Les retours sont positifs, mais les premières années exigent d’importants investissements avant les revenus.
Qui possède les crédits carbone ? Un débat au cœur des discussions
La nouvelle loi ivoirienne sur le climat (juin 2025) stipule que les crédits carbone appartiennent à l’État.
Une disposition qui interpelle les investisseurs. Rachel Douai, du Bureau Marché Carbone (BMC), rassure :
» L’Etat garantit la transparence et redistribue ensuite les parcs aux acteurs concernés via une convention »
Le BMC, opérationnel depuis septembre, veut se positionner comme un guichet unique pour les porteurs de projets.
Deuxième préoccupation : l’adhésion des communautés.
Comment convaincre des populations souvent analphabètes d’un engagement sur 30 ans ? Comment assurer leur motivation sur plusieurs générations ?
Les experts insistent : pas de projets viables sans valeur économique locale durable (emplois, agroforesterie, produits forestiers non ligneux, écotourisme).
Un premier pas pour attirer les investisseurs et structurer un marché naissant
Malgré les interrogations, l’ensemble des acteurs saluent une initiative qui, pour la première fois, met en lumière des projets crédibles et bancables.
Pour Jean-Marie Delon, du cabinet du Premier ministre :
» Le cadre existe. Maintenant, il faut travailler ensemble. »
L’étude d’AETS Afrique n’offre pas toutes les réponses, mais elle ouvre une voie : celle de la finance carbone comme outil de restauration forestière.
Entre ces « Project Idea Notes » et les futures conventions, le chemin est long. Mais la rencontre d’Abidjan a permis de rassembler entreprises, institutions et investisseurs autour d’un objectif commun : sauvegarder les dernières forêts ivoiriennes et assurer l’avenir de la filière cacao.
H.Traore

